L’autre soir, sur le port de Niolon, Frédéric a lancé le bouchon entre deux pointus amarrés. Il a roulé sur la terre battue, rebondi contre un galet, et s’est arrêté pile au pied du muret. Un voisin a crié « il est bon ! » avant même que la première boule ne quitte la main. Un couple de voyageurs qui dînait en terrasse a relevé la tête : « Mais pourquoi vous dites bouchon et pas cochonnet ? »
On a souri. Parce que cette question, on nous la pose presque chaque semaine pendant la saison. Et la réponse, c’est toute l’histoire de la pétanque provençale qui se cache derrière un petit bout de buis de trois centimètres. Si vous aussi vous vous êtes déjà posé la question, installez-vous, on vous raconte !
Pourquoi dit-on bouchon à la pétanque ?
En Provence, le mot « bouchon » vient du provençal bocha, qui signifie « boule ». Le diminutif bouchon désigne donc une « petite boule », celle en bois qui sert de cible au jeu de pétanque. Rien à voir avec le bouchon d’une bouteille : c’est une pure coïncidence entre deux langues différentes, le français et le provençal.
La confusion est fréquente, et elle fait sourire tous les boulistes du Midi. Le français bouchon (celui qui ferme une bouteille) vient du vieux français bousche, qui signifie « touffe de paille ».
Le bouchon de pétanque, lui, descend d’une lignée totalement différente : le provençal bocha, la boule, dont le diminutif donne bouchon, « petite boule ». Deux mots identiques à l’oreille, mais deux histoires qui n’ont aucun rapport.
Et c’est justement parce que le mot sonne provençal que les commentateurs de jeu de boules à la télévision l’ont adopté. Quand vous regardez les retransmissions du Mondial La Marseillaise à Pétanque, vous n’entendrez presque jamais « cochonnet » c’est « bouchon » qui revient, mène après mène.
Le terme officiel, celui qui figure dans le règlement de la Fédération Internationale (FIPJP), c’est « but ». Mais personne n’utilise ce mot entre amis. À Niolon, en tout cas, on dit bouchon. Point final.
Cochonnet ou bouchon, quelle différence ?
Bouchon, cochonnet, petit, gari, têt, pitchoune, boulic, ces sept noms désignent exactement le même objet : la petite boule en bois de buis de 30 millimètres de diamètre qui sert de cible à la pétanque. Le nom change selon la région, pas l’objet.
C’est l’un des charmes de ce sport : chaque terroir a baptisé le cochonnet à sa manière.
Voici un petit tour de France du vocabulaire :
| Nom | Où l’entend-on ? | D’où ça vient ? |
|---|---|---|
| Bouchon | Provence, Midi, commentateurs TV | Provençal bocha (boule) |
| Cochonnet | Paris, Nord, usage courant | Évoque le petit cochon qui court partout |
| But | Compétition officielle (FIPJP) | Terme réglementaire neutre |
| Petit / Pitchoune | Provence | « Le petit » en provençal |
| Gari | Midi provençal profond | Provençal garri (le rat) |
| Têt | Sud-Ouest, Languedoc | Occitan |
| Boulic | Bretagne | Breton boulig (petite boule) |
À Niolon, on dit « bouchon » ou « petit ». Christine a essayé une fois de dire « cochonnet » pendant une partie : le regard des voisins valait tous les dictionnaires du monde. En Provence, les mots ont leur territoire et le bouchon règne sur celui-ci.
D’où vient le bouchon de pétanque ?

Le bouchon existe depuis l’Antiquité, les Gaulois et les Romains jouaient déjà à des jeux de boules avec une cible au sol. Mais le cochonnet tel qu’on le connaît a pris sa forme moderne au XIXe siècle, et c’est aujourd’hui une seule entreprise en France, la tournerie Monneret à Jeurre dans le Jura, qui fabrique environ un million de bouchons en buis par an.
L’histoire des matériaux raconte à elle seule l’évolution du jeu de boules. Les premières cibles étaient des cailloux, puis des boules d’argile. Le bois s’est imposé au XVIIIe siècle, et le buis, dense, lisse, presque indestructible, est devenu la référence.
La réglementation a oscillé : bois jusqu’en 1980, buis jusqu’en 2000, retour au bois, puis retour au buis depuis 2011. Aujourd’hui, un bouchon homologué mesure 30 mm de diamètre et pèse entre 10 et 18 grammes (norme officielle Wikipédia.
Un détail que Frédéric aime raconter aux voyageurs : la pyrale du buis, ce papillon invasif arrivé d’Asie, menace la production française de buis. Les buxaies du Jura et de Provence sont décimées. Un tout petit insecte pourrait donc changer l’avenir d’un objet vieux de trois siècles.
Pour l’instant, la tournerie Monneret tient bon et chaque bouchon lancé sur le port de Niolon est un petit morceau de cet artisanat.
Quelles règles s’appliquent au bouchon ?
Le bouchon doit être lancé entre 6 et 10 mètres du cercle de lancer, à au moins 1 mètre de tout obstacle et à 50 centimètres minimum d’une bordure. Si le bouchon sort du terrain pendant la mène, celle-ci est déclarée nulle — sauf si une seule équipe a encore des boules en main.
Comment lance-t-on le bouchon ?
L’équipe qui a remporté la mène précédente trace un cercle au sol et lance le bouchon. Le joueur doit garder les deux pieds à l’intérieur du cercle, c’est le fameux « pieds tanqués » qui a donné son nom au sport. Le bouchon doit atterrir sur le terrain à une distance comprise entre 6 et 10 mètres. Si le lancer n’est pas réglementaire, l’adversaire récupère le bouchon et le relance. C’est un geste anodin en apparence, mais les pointeurs expérimentés savent qu’un bouchon bien placé conditionne toute la stratégie de la mène (règlement officiel FFPJP).
Que se passe-t-il si le bouchon sort ?
Quand un tir expulse le bouchon hors du terrain de pétanque, vous entendrez quelqu’un lancer : « Il a poussé le bouchon trop loin ! » L’expression, passée dans le langage courant, vient directement du jeu. Si les deux équipes ont encore des boules, la mène est annulée. Si une seule équipe conserve des boules non jouées, elle marque autant de points que de boules restantes. Un tir mal contrôlé peut donc offrir trois points d’un coup — de quoi renverser une partie entière.
Quel vocabulaire entoure le bouchon ?
Le terrain de pétanque est un théâtre linguistique. Les expressions les plus savoureuses tournent autour du bouchon : « faire un biberon » (coller sa boule au bouchon), « embouchonner » (même chose), « mener le bouchon » (jouer au poste de pointeur), et bien sûr « pousser le bouchon trop loin » (expulser le but du terrain).
Le vocabulaire de la pétanque est un dialecte à part entière, et on ne s’en lasse pas. Voici les expressions que vous entendrez à Niolon et sur toute la Côte Bleue :
- Biberon : quand votre boule se colle au bouchon comme un bébé à son biberon — le point parfait
- Embouchonner : même chose, dit avec la fierté du geste réussi
- Carreau : votre boule tirée prend exactement la place de celle qu’elle chasse — le coup de maître
- Agante-la ! : « Attrape-la ! » en provençal — l’encouragement que le pointeur crie au tireur
- Escagasser : battre l’adversaire à plate couture, sans lui laisser la moindre chance
- Raspaillette : un tir roulé, pas très noble, mais qui marche — les puristes font la moue
- Fanny : perdre 13 à 0 — l’humiliation suprême, celle qu’on raconte encore dix ans après
À Niolon, les parties du soir sur le port sont un cours de provençal gratuit. Chaque lancer déclenche un commentaire, chaque point perdu une galéjade. C’est une langue vivante que les dictionnaires ne captent pas,il faut la vivre, un pastis à la main, entre les pointus du port et le bruit des cigales (lexique officiel de la FFPJP).
Où jouer à la pétanque en bord de mer ?

La Côte Bleue offre ce que peu de régions au monde peuvent proposer : des terrains de pétanque face à la Méditerranée, où le bouchon roule entre les bateaux de pêche et où chaque point se joue avec le coucher de soleil en toile de fond.
Peut-on jouer sur le port de Niolon ?
Le terre-plein du port de Niolon fait office de boulodrome naturel. Chaque fin de journée, les habitants descendent avec leurs boules et tracent un cercle entre les cordages et les casiers à poisson. Les voyageurs sont toujours les bienvenus — il suffit de demander. Personne ne refuse une paire de mains supplémentaire.
La lumière de fin de journée dore les boules d’acier, l’odeur du poisson grillé monte depuis la Guinguette, et les cigales tiennent le tempo. C’est exactement pour ça que Christine dit toujours : « On ne joue pas à la pétanque à Niolon. On la vit. » Depuis notre cabanon, le terrain est à trois minutes à pied, juste le temps de finir son rosé.
Quels terrains trouver sur la Côte Bleue ?
Carry-le-Rouet dispose d’un boulodrome municipal ombragé, bien entretenu. Sausset-les-Pins et Ensuès-la-Redonne ont aussi leurs terrains de pétanque, souvent installés sous les pins. Mais aucun ne rivalise avec l’ambiance d’une partie improvisée sur le port de Niolon, les pieds à trente mètres de la Méditerranée.
La pétanque est-elle un art de vivre ?
La pétanque n’est pas qu’un sport, c’est un rituel social provençal au même titre que l’apéritif, la bouillabaisse du dimanche et la sieste sous les platanes. Née à La Ciotat en 1907, elle a été proposée en 2024 à l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
Tout a commencé avec un certain Jules Hugues, dit « Lenoir », un joueur de jeu provençal à La Ciotat que ses rhumatismes empêchaient de prendre de l’élan. Son ami Ernest Pitiot a eu l’idée de jouer les « pieds tanqués » — pieds ancrés au sol. Le mot pétanque était né, à quarante-cinq minutes de route de Niolon (histoire complète sur le site de la FFPJP).
Ce qui rend ce sport universel, c’est sa simplicité. Pas besoin d’un terrain réglementaire, pas besoin d’un équipement coûteux. Trois boules, un bouchon, un bout de terre : une partie peut commencer. C’est le sport de la tapenade sur la terrasse, du pastis partagé entre voisins, des soirées qui s’étirent jusqu’à ce que la nuit rende le bouchon invisible.
À Niolon, la pétanque fait partie du rythme du cabanon. On se baigne le matin, on déjeune de daurade grillée, on fait la sieste, et vers 18 heures, quand la chaleur retombe, quelqu’un descend les boules. La partie dure jusqu’au dîner — ou jusqu’à ce que quelqu’un prenne une Fanny et doive payer la tournée.
La prochaine fois que quelqu’un lancera « cochonnet » devant vous, vous saurez corriger avec le sourire : en Provence, c’est bouchon, et c’est un mot de trois siècles qui sent le buis, la garrigue et les soirs d’été. Si vous cherchez un endroit où lancer votre premier bouchon face à la Méditerranée, avec les cigales en fond sonore et le port de pêche en guise de terrain, vous savez où nous trouver.
FAQ
En Provence, le mot bouchon vient du provençal bocha (boule), dont le diminutif désigne la « petite boule » qui sert de cible. Le mot cochonnet, plus courant à Paris et dans le Nord, évoque un petit cochon qui court partout. Les deux désignent le même objet, seul le terroir change.
Un bouchon homologué par la Fédération Internationale (FIPJP) mesure 30 mm de diamètre et pèse entre 10 et 18 grammes. Il est fabriqué en buis depuis le retour à cette matière en 2011.
Le bouchon doit être lancé entre 6 et 10 mètres du cercle de lancer, à au moins 1 mètre de tout obstacle et à 50 centimètres minimum d’une bordure. Si le lancer ne respecte pas ces distances, l’adversaire récupère le bouchon et le relance (règlement officiel FFPJP)
« Faire un biberon », c’est coller sa boule directement contre le bouchon — le point idéal. L’expression vient de l’image du bébé qui tient son biberon tout contre lui. On dit aussi « embouchonner » pour décrire le même geste.
Oui. Le terre-plein du port de Niolon sert de terrain de pétanque naturel. Les habitants y jouent chaque fin de journée face à la Méditerranée, et les voyageurs sont toujours les bienvenus. Depuis le cabanon La Cigale de Niolon, le terrain est à trois minutes à pied.
La quasi-totalité des bouchons en buis utilisés en France proviennent d’un seul fabricant : la tournerie Monneret, à Jeurre dans le Jura. Cette entreprise produit environ un million de cochonnets par an. La pyrale du buis, un papillon invasif, menace aujourd’hui cette production artisanale.
